À Namur, le Caméo résiste et vise d'autres décennies : "Cette culture alternative, c'est ce qui fait notre originalité et notre force"
Voilà 10 ans que l'ASBL Les Grignoux gère l'emblématique cinéma de Namur. Ébranlée par plusieurs crises (dont le Covid), cette décennie n'a pas été de tout repos mais le Caméo prouve à plusieurs titres qu'il résiste.
- Publié le 17-10-2026 à 18h53
- Mis à jour le 18-10-2026 à 19h03

Le Caméo était à la fête ce week-end pour célébrer ses 10 ans sous la houlette de l'ASBL Les Grignoux.
"Quand on va au cinéma, c'est d'office au Caméo, s'exclame Marie, de Salzinnes, venue en famille à l'avant-première du film d'animation Le mystère de Lucy Lost. Ça nous semble plus éthique et de meilleure qualité. C'est un peu moins cher et il y a des films en VO." Et sa fille de lui souffler: "Et puis c'est plus propre!"
En effet, pas de bruit de grignotage intempestif au Caméo puisque la nourriture est prohibée dans les salles. "Ça plaît beaucoup à certains et on sait que c'est un frein pour d'autres mais c'est un choix", commente Bérengère Sommaruga, animatrice.
Stéphanie, de Floreffe, vient pour le cinéma plus singulier, pas pour les blockbusters. "Je viens environ une fois par mois pour la qualité des films. Aujourd'hui, c'est pour Lucy Lost car c'est un beau film apparemment, présenté au festival de Cannes, et avec un thème qui intéresse ma fille de 8 ans."
C'est justement sur tous ces aspects que Les Grignoux ont misé lorsqu'ils ont repris la gestion du Caméo en 2016, après des travaux colossaux qui lui ont donné un visage plus moderne.
Sa singularité, une force
Au fil de cette décennie, l'ASBL Les Grignoux a instauré sa patte, qui lui réussit plutôt bien à Liège, où elle gère trois cinémas (Churchill, Sauvenière et Le Parc).
"On privilégie les films d'auteur et ceux en VO sous-titrée. On propose aussi des soirées-débats car on est dans une démarche d'éducation permanente, d'éveil critique et de réflexion, où le film est un outil. On propose aussi des films belges, des documentaires engagés, des soirées court-métrage. La diversité et la découverte nous tiennent à cœur. Cette culture alternative, c'est ce qui fait notre originalité et notre force, estime Bérengère Sommaruga. On a proposé à l'époque un concept de cinéma qui n'existait pas à Namur. Ce côté progressiste, à contre-courant, et cet esprit de résistance ont séduit nos spectateurs. Ceci dit, on propose aussi des films divertissants, récréatifs et commerciaux parce que ça fait partie du jeu et qu'il y a une réalité économique qui fait qu'on doit tenir le coup."
L'esprit Grignoux a ainsi été transposé et mis à la sauce namuroise. "On ne sort pas les mêmes films qu'à Liège. Il y a un choix éditorial qui s'opère car ce qui fonctionne à Liège ne fonctionnera pas forcément à Namur et vice-versa, poursuit l'animatrice. Nos responsables de la programmation connaissent le public namurois."
Le Caméo ne disposant "que" de cinq salles, les choix de films sont donc bien réfléchis.
Mais qui sont ces spectateurs namurois? "On a tous les publics mais la majorité est un peu plus âgée. Ce public apprécie particulièrement les films belges et surtout flamands, pas les grosses productions américaines, ainsi que les rencontres avec les réalisateurs ou réalisatrices et les films engagés avec un thème, une réflexion, note Bérengère. On travaille beaucoup avec le secteur associatif sur des sujets de société et l'actualité. Désormais, on arrive aussi à toucher les 18-25 ans (même si ce n'est pas encore gagné!) avec des films queers, féministes ou sur la décolonisation. On travaille avec le service communication à la meilleure façon de toucher les jeunes. Ce public est là, il faut pouvoir aller le chercher."
Autres atouts du Caméo : ses séances dédiées au public scolaire et son offre adaptée aux bambins de 3 à 6 ans, qui peuvent profiter d'un programme diversifié pour leurs premières fois au cinéma.

Se relever des coups durs
En dix ans, le Caméo n'a pas été épargné par les coups durs. Les confinements et la crise du Covid lui ont coupé les ailes en plein essor.
Il en subit encore certains effets aujourd'hui, sans compter le chantier du piétonnier qui l'a plombé.
"Même si on est très heureux du résultat, ces travaux sont tombés au plus mauvais moment: de septembre 2025 à mars 2026, soit pendant la grosse saison, regrette Bérengère. Quant au Covid, il a clairement changé les habitudes. Les gens osent moins acheter en prévente par exemple, ils attendent plutôt la dernière minute. Ce n'est pas propre au cinéma mais à toutes les activités culturelles. Et puis, financièrement, les gens font attention."
Alors pour dépenser, il faut une plus-value, que ça en vaille le coup. "Avoir de bonnes conditions techniques et sonores dans les salles est bien sûr primordial mais ce que les clients recherchent avant tout chez nous, c'est l'accueil humain avec des conseils. Ils ne veulent pas juste payer à une borne automatique. Le Caféo leur permet aussi d'avoir un moment avant ou après un film pour se poser et échanger, ajoute Bérengère Sommaruga. Les gens viennent pour l'expérience du vivre-ensemble, pour passer un moment agréable. On a même souvent des personnes seules."
Bientôt un acte militant
Le challenge sera de préserver ce public fidèle et de maintenir le cap dans la multitude d'offres cinématographiques.
"On observe un certain renouveau dans les réalisateurs et plus de cinéastes féminines. Il y a un changement de mentalité. Cette nouvelle génération de cinéastes et cette émulation peuvent contribuer à toucher un autre public, dont les plus jeunes", analyse Bérengère Sommaruga.
Mais pour ça, il faut aussi des moyens. Malheureusement, les perspectives ne sont pas joyeuses.
"Dès qu'il y a des crises, c'est toujours le milieu culturel qui en pâtit. J'aimerais vous dire qu'on fêtera nos 20 ans voire nos 50 ans comme à Liège en 2025, mais il y a des choses qui nous inquiètent comme les futures réformes APE car nos principaux subsides sont des aides APE et des subventions en éducation permanente. Or, on ne sait pas à quelle sauce on sera mangé, déplore Bérengère Sommaruga. Mais j'ai quand même un peu d'espoir parce que, contrairement à d'autres infrastructures culturelles, on n'est pas exclusivement dépendants de subsides. On fonctionne aussi grâce aux recettes du cinéma. D'où l'importance d'avoir des gens qui viennent en salles et qui nous soutiennent! J'ai l'impression que venir au cinéma sera bientôt un acte militant comme acheter un livre dans une librairie indépendante par exemple."
En bref
Le Caméo a ouvert en 1934. En 2012, il a fermé et sa rénovation s'est déroulée de 2014 à 2016.
Les Grignoux représentent 150 travailleurs. Au Caméo, ils/elles sont 35.
Toutes les 6 semaines environ, le Caméo sort son Journal des Grignoux avec toute la programmation. "L'équipe regarde des films et rédige des résumés. On s'inscrit dans une ligne éditoriale", souligne Bérengère Sommaruga.
Le Caméo a dû augmenter ses tarifs mais il tente de rester abordable grâce à des cartes de 5 ou 10 places, des cartes de membre, des passeports pour les étudiants et des tarifs moindres pour les courts-métrages.
Le Caméo s'engage à maintenir un film à l'affiche au moins 3 semaines même s'il ne décolle pas.