Attentats de Paris: la STIB, terreau pour les radicaux?
Des radicaux travaillent-ils au sein de la STIB ou de Bruxelles-Propreté? Les deux sociétés démentent. La Région bruxelloise, elle, se cherche toujours son M. Radicalisme.

- Publié le 17-11-2015 à 08h56

L'homme actuellement le plus recherché de Belgique a travaillé à la STIB, la société de transport en commun bruxellois. Salah Abdeslam y est resté 18 mois. "En janvier 2011, il a été licencié pour absence non motivée", nous a expliqué la porte-parole.
C'était il y a cinq ans. Rien ne prouve que le présumé terroriste était radicalisé à l'époque, tempère Françoise Ledune. Ou qu'il a trouvé dans l'entreprise des arguments pour sombrer dans la mouvance islamiste.
Car c'est un reproche déjà entendu: la STIB et l'ABP (Agence Bruxelles-Propreté) compteraient parmi leurs travailleurs des éléments radicalisés. Fadila Laanan, ministre bruxelloise en charge de la propreté l'avait laissé entendre lors d'une interview accordée à Bel RTL en mars dernier. Avant d'opérer une courbe rentrante: "L'idée n'est pas de dire qu'il y a du radicalisme à l'ABP ou à la STIB mais qu'il peut y en avoir."
"Aucun fait objectif"
Le mal était fait. Pourtant, insiste Françoise Ledune, ces accusations sont infondées. " La société compte 8 000 collaborateurs. Il n'est pas exclu que des gens aient des convictions radicales. Mais aujourd'hui, il n'y a aucun fait objectif qui permette de l'affirmer."
Le son de cloche est similaire à l'ABP, qui emploie 2 400 personnes. "La radicalisation est souvent un phénomène qui touche la sphère privée et dont nous ne sommes pas au courant ", souligne Étienne Cornesse. Et si le porte-parole de Bruxelles-Propreté ne cache pas que plusieurs de ses travailleurs sont déjà passés par la case prison, " pour des raisons X ou Y ", il n'y a, à sa connaissance, jamais eu de problème de radicalisation au sein de l'entreprise.
De graves accusations avaient été lancées en mars dernier (lire encadré). Sans élément tangible, répète Étienne Cornesse. qui insiste sur les efforts mis en place par l'ABP pour assurer une bonne cohabitation entre les travailleurs. Et notamment la présence d'un "manager diversité".
À la STIB, c'est un "comité diversité " qui a été mis en place. L'organe a pour objectif de tenir compte de l'ensemble des diversités qui règnent au sein de l'entreprise: langues, genres, cultures.
Les deux porte-parole se rejoignent sur un point: l'ABP et la STIB n'ont pas vocation à " scanner la vie privée de leurs travailleurs", insiste Étienne Cornesse. Françoise Ledune le rejoint: c'est aux "cellules compétentes en externe à l'entreprise" d'assurer cette tâche. Comprenez: à la police et à la sûreté de l'État.
Recrutement interrompu
Mais quand ces deux institutions interviennent, il est souvent déjà trop tard. C'est la raison pour laquelle la Région bruxelloise se cherche un "Expert en polarisation et radicalisation".
L'offre d'emploi a été publiée en début d'année sur le site du Selor. Mais la procédure a été interrompue, nous a confirmé Christine Rouffin, directrice de l'Observatoire bruxellois pour la Prévention et la Sécurité, en raison "d'un problème de statut administratif de la région bruxelloise. Je pense que le problème est aujourd'hui résolu et que la procédure va pouvoir redémarrer."
"Le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale a décidé de la mise en place d'un dispositif de prévention du radicalisme. C'est dans le cadre de ce dispositif que l'on est en train de recruter."
Christine Rouffin en est persuadée: "Il est évident que c'est très utile au niveau régional. " L'expert en question aura pour mission de collecter les informations qui lui remontent, de coordonner les initiatives, de mettre en place des actions de prévention. L'équivalent, en somme, du Référent radicalisme que la Région wallonne a nommé fin janvier.
Des femmes chez Bruxelles-Propreté
Les accusations de radicalisme au sein de Bruxelles-Propreté et de la STIB ont été lancées en mars 2015 par la CGSP. Le syndicat socialiste reprochait alors à ses homologues libéral et chrétien de bloquer le recrutement de femmes pour occuper les postes d'éboueuses et de balayeuses.
Des blocages imputés à des extrémistes religieux, selon la CGSP.On a appris hier que ce verrou discriminatoire avait sauté et que des femmes allaient renforcer les équipes en place. L'annonce sera faite aujourd'hui à l'occasion d'une conférence de presse, nous a indiqué hier Étienne Cornesse.Mais le porte-parole de l'Agence Bruxelles-Propreté l'assure, ce recrutement n'a pas été précipité par la polémique entourant la sortie de Fadila Laanan et des remous qui s'en sont suivis. "La polémique est arrivée à un moment où on avait déjà lancé les choses." Il fallait juste que les postes se libèrent.
L'EXEMPLE
Le "M. Radicalisme" wallon bosse déjà
En Wallonie, un référent "radicalisme" était déjà nommé dès la fin janvier 2015, juste après Charlie. Où en est le plan de prévention?
"Nous n'avons pas attendu les événements du week-end pour agir", commente Paul Magnette.
Le ministre-président wallon n'annonce pas pour autant de nouveaux moyens de lutte contre le radicalisme pour les Communes wallonnes, comme Rudi Vervoort compte le faire pour les Communes bruxelloises.
"La situation wallonne n'est pas la situation bruxelloise. Le nombre de cas de radicalisation est infiniment plus bas en Wallonie que dans les autres Régions ", relève Magnette. Le député MR Pierre-Yves Jeholet s'inquiète pourtant pour Verviers.
Mais des choses se mettent en place depuis des mois. Après les attaques contre Charlie Hebdo, une stratégie de anti-radicalisme était très vite initiée en Belgique. Chacun fait son job à son niveau: la sûreté et la sécurité au fédéral, l'intégration des personnes et la prévention aux Régions.
Un référent "radicalisme" a été nommé tout de suite à la Région wallonne. "Puisque nous allons devoir vivre avec ça peut-être pendant des années, voire des décennies, il fallait quelqu'un qui comprenne le phénomène ", note Paul Magnette.
Depuis, le référent en question a réuni tous ses correspondants dans les administrations sept fois, des contacts sont très régulièrement pris avec la Fédération Wallonie-Bruxelles et la plateforme transversale s'est rassemblée elle aussi plusieurs fois. "Nous partageons notamment des données locales, des cas problématiques, des départs (vers la Syrie, NDLR), des retours, etc. Le tout étant confidentiel", précise Paul Magnette.
Il reste un gros travail de formation et d'information en première ligne: les travailleurs sociaux des CPAS, du logement, de la santé, de l'emploi… Formés à quoi? À détecter les indices d'une radicalisation.
Quels indices? Paul Magnette évoque des vies souvent brisées, "des personnes humiliées, en miettes, qui se reconstruisent dans un radicalisme d'action."
Mais il l'admet: c'est un phénomène très difficile à cerner. Encore plus à prédire. "Ce n'est pas juste telle cause qui produit tel effet." Tous ceux qui "vont mal" ne partent pas forcément et les jeunes qui ont pris la direction de la Syrie étaient aussi souvent des "Belgo-Belges" convertis. Alors "détecter des personnes qui vont mal et capter la situation avant que ça dégénère ", pas si simple.
Le plan de cohésion sociale, le logement, les cultes et la politique des grandes villes complètent le panel "lutte contre le radicalisme" en Région. " Je prends ça très au sérieux ", assure Magnette.
