Les réformes qui concernent l'enseignement seront sans doute votées ce jeudi… mais ne calmeront pas la grogne : "La rentrée est déjà compromise !"
Le vote du décret-programme 2 aura finalement lieu ce jeudi, au grand dam de l'opposition et du monde enseignant, lequel annonce une mobilisation massive qui pourrait même déborder… sur la prochaine rentrée scolaire.

- Publié le 03-06-2026 à 20h07
- Mis à jour le 04-06-2026 à 10h02

Branle-bas de combat pour l'enseignement : alors qu'il était annoncé au mieux début de semaine prochaine, le vote sur le décret-programme 2, le texte qui doit entériner de lourdes économies dans le secteur, aura finalement lieu… ce jeudi, obligeant les nombreux contestataires à se réorganiser dans une certaine urgence.
"C'est sûr, ronchonne Sébastien Demarche, l'une des figures les plus connues du mouvement Mars Attacks, qu'avec ce passage en force du gouvernement, tout le monde est pris un peu de court." Qu'à cela ne tienne, il y aura forcément du monde, et même sans doute beaucoup de monde aujourd'hui, aux abords de la rue Royale, pour accueillir les élus qui devront débattre puis voter le texte. Et dire, au passage, tout le mal qu'ils et elles pensent de ces réformes. "Clairement, reprend Sébastien Demarche, il va se passer quelque chose. Mais quoi, je n'en sais encore rien…"
Un appel à la grève dans toutes les écoles

Les syndicats y voient un peu plus clair, eux. Et ont d'ailleurs délivré leur mot d'ordre en appelant à une journée de grève dans toutes les écoles jeudi. Pour mieux marquer le coup et les esprits. "Je ne sais pas quelle ampleur prendra la contestation sur place, mais ce qui est certain, c'est que beaucoup de nos affiliés ont manifesté leur intention de se rendre au Parlement", reconnaît Adrien Rosman, secrétaire du SETCa-SEL. "Nous n'avons pas lancé d'appel à manifester, complète Roland Lahaye à la CSC. Mais les enseignants n'en ont pas besoin : ils l'ont encore prouvé en se mobilisant en quelques heures, lundi, lors de la commission Budget."
Les gens sont remontés comme des coucous. Encore plus aujourd'hui après ce qui s'est passé. Désormais, ça dépasse même le cadre de l'école
Ils étaient plus de 300, alors, à "monter" à Bruxelles. Il faudra probablement ajouter un zéro ce jeudi, surtout si les écoles sont fermées. Et encore davantage après le "coup de force" du gouvernement, qui a choisi de passer outre son propre règlement pour placer cette séance plénière moins de 84 heures après le vote survenu en commission (voir ci-dessous). "Les gens sont remontés comme des coucous, poursuit Roland Lahaye. Encore plus aujourd'hui après ce qui s'est passé. Désormais, ça dépasse même le cadre de l'école : qu'un président de parlement décide de ne pas respecter son propre règlement, ça touche à la démocratie elle-même"
Mais pourquoi tant de hâte ?
La journée de mercredi, qui a vu défiler des manifestants, souvent de façon improvisée, à Namur ou à Bruxelles – à La Monnaie par exemple – l'a encore prouvé : la mobilisation du monde de l'école est plus intense que jamais. Et côté syndical, on n'en démord pas : même s'il devait survenir ce jeudi, le vote du texte ne suffira pas à calmer les esprits.

"L'empressement du gouvernement à voter ce décret programme est irrationnel, constate Adrien Rosman. Ils essaient probablement de mettre derrière eux cette séquence politique difficile, mais ils se trompent lourdement : en jouant avec la démocratie comme ils sont en train de le faire, ils vont au contraire aggraver la situation. Forcément qu'en retour, la réaction de l'école va être violente !"
Deux régionales nous ont déjà demandé de discuter d'un dépôt de préavis pour la rentrée. On n'est pas du tout dans l'idée de rentrer dans les classes et de tout oublier
Les grèves pourraient donc perdurer au-delà de cette semaine. Voire de cette année scolaire ? La tendance existe. "Je ne suis pas certain que la rentrée prochaine ne sera pas compromise, elle aussi, par des actions, prévient Roland Lahaye. Je ne dis pas que ça repartira plein pot, mais l'été ne suffira certainement pas à calmer les ardeurs. Certains m'ont dit : foutoir pour foutoir, allons-y !" "Deux régionales nous ont déjà demandé de discuter d'un dépôt de préavis pour la rentrée, confirme Adrien Rosman au SETCa-SEL. On n'est pas du tout dans l'idée de rentrer dans les classes et de tout oublier. "
La majorité passe en force, l'opposition fulmine : "Une digue a cédé"
Si le vote en plénière peut avoir lieu ce jeudi, c'est parce que la majorité en Fédération Wallonie-Bruxelles s'est assise sur son propre règlement. L'opposition réclame, en retour, la démission de son président, Benoît Dispa, pris selon eux en pleine dérive antidémocratique.
Déjà glaciales en commission lundi soir, les relations entre majorité et opposition se sont encore refroidies, mardi, lors d'une conférence des présidents qui a vu la première prendre une mesure inédite : organiser dès jeudi une séance plénière lors de laquelle sera voté le décret programme 2, celui qui doit (par exemple) entériner l'augmentation du temps face classe des enseignants du secondaire supérieur.
Pourquoi inédit ? Parce que le règlement du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles stipule qu'un délai incompressible de 84 heures doit être respecté entre un vote intervenu en commission et l'examen du texte en plénière. Le compte n'y sera pas jeudi et pour les partis de l'opposition, qui ont tenu une conférence de presse mercredi après-midi, le coupable est tout trouvé : il s'agit de Benoît Dispa, le président du Parlement, qu'ils ont appelé à la démission.

"Sa responsabilité première, rappelle Bénédicte Linard (Écolo), est de faire fonctionner le Parlement, mais aussi d'en faire respecter le règlement." Il aurait donc failli à cette mission "MR et Engagés ont décidé de se mettre au-dessus des lois. Nos institutions sont attaquées. C'est un abus de pouvoir clair", estime Martin Casier. "C'est, rappelle pour sa part Amandine Pavet pour le PTB, la deuxième infraction au règlement en moins de 24 heures." La séance plénière de ce jeudi serait donc, de son point de vue, "illégale". En plus d'évoquer "un moment de rupture démocratique", Fabien Magain (lib·res) a d'ailleurs estimé que la façon dont la majorité avait décidé de forcer le vote menace de faire peser sur le texte un "grave risque juridique". Le cartel d'opposition ainsi formé a néanmoins reconnu ne pas disposer de voies de recours, même si Martin Casier a dit vouloir explorer les pistes juridiques exploitables.
Par le biais d'un communiqué commun, Yvan Verougstraete, le président des Engagés, et Georges-Louis Bouchez, celui du MR, ont pour leur part refusé d'entendre parler d'une démission du président de l'assemblée. Mais reconnu et "assumé" les derniers événements, et notamment le non-respect "à titre exceptionnel" du délai de 84 heures par la conférence des présidents.
"Je ne suis pas le fossoyeur de la démocratie"
Benoît Dispa, l'opposition a réclamé votre démission : comment réagissez-vous ?
Cela fait 25 ans que je me consacre à la démocratie. Et quiconque me connaît sait que je suis nourri par des principes démocratiques et ne peut imaginer que je sois favorable à un quelconque coup de force. J'essaie de faire fonctionner l'assemblée, c'est mon rôle, mais je ne suis au service, ni de la majorité, ni de l'opposition. Seulement de l'assemblée. Et du public.
Vos détracteurs vous accusent d'avoir enfreint le règlement du Parlement en programmant, avant la fin du délai légal de 84 heures, la séance plénière de ce jeudi. Vous n'avez pas manqué à votre devoir en agissant de la sorte ?

J'assume les obligations qui incombent à ma tâche. Mais on était arrivé au terme d'un processus, avec d'un côté une majorité et un gouvernement qui veulent conclure par souci de sécurité juridique, et pour permettre aux écoles de préparer la prochaine rentrée ; et de l'autre une opposition qui n'avait plus pour ambition d'enrichir le texte, mais de faire de l'obstruction. Je me suis trouvé entre ces deux feux. Les débats ont duré plus de quatre heures, mais nous n'avons pas trouvé d'accord. Le consensus est toujours préférable, mais quand il n'est pas possible, on doit parfois fonctionner autrement pour faire avancer une institution. On m'a présenté comme un fossoyeur de la démocratie, mais derrière ce choix de déroger au délai de 84 heures, il y avait des arguments : ce sont déjà quatre commissions qui auront été consacrées au décret programme 2, rapports à l'appui. Le but, c'est de permettre aux parlementaires d'être au fait des textes dont ils vont discuter. Et il n'y a aucune raison de penser qu'après tous ces débats, certains puissent ne pas l'être.
Celui qui imagine que ce vote va éteindre la contestation s'illusionne totalement
Pourquoi une telle hâte à voter ce texte alors que le retard accumulé est déjà énorme ? On pourrait aisément y voir une façon de court-circuiter la contestation…
On peut interpréter les choses de beaucoup de façons différentes. Mais celui qui imagine que ce vote va éteindre la contestation s'illusionne totalement. Elle existe, elle est bien réelle, et le sera encore, quelle que soit l'issue des travaux. Que le vote ait lieu jeudi, vendredi, dimanche ou la semaine prochaine n'y changera rien. Les choses ne pourront s'apaiser que quand des mesures d'accompagnement auront été mises en place pour que l'enseignement puisse perdurer, et que l'organisation de la rentrée puisse être mise en place de façon sereine.