Budget wallon : les allocations familiales au cœur du réacteur et un ministre pris en étau
Le gouvernement wallon cherche à faire quelque 900 millions d'économies pour 2027. Il serait tentant d'aller piocher dans les plus gros budgets. Comme en 2025, un ministre est particulièrement sous pression. Décryptage.

- Publié le 30-09-2026 à 06h00
- Mis à jour le 30-09-2026 à 15h54

"Il n'y a pas de remise en question ni du droit aux allocations familiales, ni à leur indexation. On ne touche à rien." Cette déclaration du ministre Yves Coppieters (Engagés) date d'octobre 2025, juste après le conclave. Le ministre wallon de la Santé, en charge des allocations familiales, déjà mis sous pression à ce moment-là, avait réussi à passer entre les gouttes, moyennant certains aménagements. Comme le fait de conditionner l'accès aux allocations à un statut actif pour les 18-25 ans et l'obligation pour les 18-21 ans d'être étudiants, en formation ou en insertion dès 2027.
Onze mois plus tard, alors que le conclave budgétaire est en cours, la tension monte à nouveau, alimentée par quelques sorties médiatiques.

1. Le contexte
La majorité MR-Engagés au gouvernement wallon en a fait une priorité : la trajectoire budgétaire, avec un retour à l'équilibre en 2029, doit être respectée. En 2026, le déficit en solde SEC (normes comptables européennes) était de 2,015 milliards. La trajectoire prévoit de le réduire au moins à 1,1 milliard en 2027. Ce qui fait a priori 900 millions à aller chercher.
2. La plus grosse tranche
Sur les 22 milliards de dépenses wallonnes, les compétences gérées par le ministre Coppieters restent les plus imposantes : 7 milliards pour la santé, la protection sociale, le handicap et les allocations familiales (plus de 3 milliards).
3. Le saut d'index
La rumeur récurrente : des économies de 200 à 250 millions € seraient attendues au départ de cette "manne". Une des économies envisagées pourrait prendre la forme d'une non-indexation, pleine ou partielle, des allocations familiales. La formule est déjà mise à toutes les sauces à la Région : subventions diverses, APE, etc.
En octobre 2025, pour coller à l'injonction de l'Arizona, le gouvernement wallon décidait de reporter de 2 mois toutes les allocations sociales (dont les allocations familiales). Ce qui avait déjà provoqué de vives réactions sur les bancs de l'opposition.
4. L'impact
Si on vise une non-indexation pleine, la Ligue des Familles a déjà établi ses projections : "Une famille wallonne avec deux enfants de 7 et 10 ans devrait sortir 112 € en plus de sa poche pour payer les mêmes frais qu'aujourd'hui ; et une famille de trois ados, plus de 230 €", selon Madeleine Guyot, directrice générale de la Ligue des familles.
5. Les patrons wallons
De son côté, la fédération des patrons wallons, AKT, ne cache pas son propre credo, qui va dans le sens prôné par le MR : le financement de notre modèle social pèse trop lourd dans le processus d'endettement public.
"Une politique sociale efficace ne consiste pas nécessaire à distribuer toujours davantage ni à tous de la même manière", considérait Pierre Mottet le président d'AKT dans nos colonnes samedi dernier. Dans le même temps, chez nos confrères du Soir, la fédération patronale pointait l'écart entre les allocations familiales en Flandre et en Wallonie : 16 % de différence en moyenne. Soit 460 € de plus (toujours en moyenne), par enfant et par an en Wallonie. Argument repris par le MR.
6. Les écarts
En réalité, la comparaison stricte n'est pas aussi simple. Les écarts existent dans les deux sens, selon les revenus des parents, l'âge des enfants, la composition familiale, les bonus retenus par chaque Région, etc.
La Flandre, par exemple, verse plus via son supplément social dû aux familles d'au moins 3 enfants dont les revenus ne dépassent pas 79 000 € par an. La Wallonie, par contre, a mis en place un supplément spécifique pour les familles monoparentales, qui n'existe pas en Flandre.
Par ailleurs, la Wallonie majore ses prestations de 2 % à chaque franchissement de l'indice pivot (ce qui pourrait donc être revu lors de ce conclave). Pas la Flandre, qui s'engage néanmoins à indexer les allocations de 2 % par an, même sans franchissement de l'indice pivot.
7. L'Aviq
La fédération patronale AKT estime par ailleurs que l'Aviq est un gros vaisseau qui coûte de plus en plus cher. L'administration wallonne qui gère les matières liées à la santé, au handicap, aux maisons de repos, aux hôpitaux, aux allocations familiales, etc., a quasi doublé de "volume" depuis 2016, en passant de 2,15 milliards à 4,07 milliards, soit une courbe de croissance supérieure à celle de la Région dans son ensemble.

Il y aurait donc largement de quoi justifier une participation équivalente à l'effort budgétaire, insiste AKT. "Des arguments téléguidés par le MR", entend-on dans les coulisses politiques et sur le terrain de l'action sociale.
8. Les 80 millions
Problèmes de gestion ? Dérives ? Concrètement, si les dépenses de l'Aviq augmentent lourdement, c'est en partie lié à l'indexation, et aux secteurs représentés (le non-marchand, les hôpitaux, les maisons de repos…) soumis à des accords salariaux, à des plans d'investissement, etc.
Couper dans les dépenses ? C'est déjà programmé depuis le conclave d'il y a un an : l'effort de l'Aviq doit atteindre près de 80 millions d'ici à 2029. Mais il est fort probable que de nouveaux efforts figurent à nouveau à l'ordre du jour du conclave actuel.
D'autres inquiétudes sur le terrain social : "Nous portons l'économie wallonne"
Faudra-t-il aussi faire porter des économies sur les maisons de repos, les crèches, les aides à domicile ?
Le secteur à profit social – 230 000 emplois – est une autre fraction des compétences d'Yves Coppieters. Là aussi, on se tracasse. "L'année dernière, il y a déjà eu 30 millions d'économies dans nos secteurs en Wallonie : maisons de repos, soins à domicile, santé mentale, secteur du handicap…" énumère Frédéric Possemiers, secrétaire général de la confédération intersectorielle Unipso (Union des entreprises à profit social).
Les économies se sont traduites diversement, selon les cas : report des investissements, notamment dans les maisons de repos, réduction ou suppression de l'indexation des dotations, non-reconduction des CDD, départs à la retraite non remplacés.
"Voyons plutôt à 10 ou 15 ans"
"On fait face à des injonctions paradoxales", fait remarquer Frédéric Possemiers. "On réduit l'offre de services dans les soins à domicile, mais la majorité veut mettre en place une garantie autonomie, qui passe par le maintien à domicile… " C'est la semaine des aidants proches : "Pas moins de 2 000 personnes attendent une prise en charge en institution ou un accompagnement à domicile", envoie-t-il.

Il propose plutôt de doper les investissements dans les maisons de repos. "Crèches, maisons de repos, services d'aide à la jeunesse, structures pour personnes en situation de handicap, etc. Nos infrastructures sont des passoires énergétiques. Pour faire des économies sur le long terme (au lieu de faire des économies à court terme sur l'emploi, l'accès, et l'offre des services), il faudrait davantage investir dans la transformation énergétique de nos infrastructures, un plan qui pourrait être mis à disposition de l'ensemble du réseau des entreprises à profit social, sur un territoire donné. À court terme c'est effectivement un coût, mais qui à long terme réduira durablement leurs coûts énergétiques et dégagera des économies structurelles".
Son message : "Nous portons l'économie, nous rendons nos territoires attractifs. Sans nos secteurs, sans les crèches, sans les aides à domicile, etc., comment feraient les travailleurs pour garder leur emploi ? Ce qu'on économise sur une ligne budgétaire peut coûter davantage ailleurs. On ne crée pas de richesse sur un désert social. "