Sous la cendre, la renaissance des Hautes Fagnes en suspens : "On sait déjà que certains milieux ne pourront jamais plus être comme avant"
Alors que le plan de restauration des Hautes Fagnes a été lancé officiellement ce vendredi, on s'est rendu sur quelques zones des 3 400 hectares de milieux naturels ravagé par l'incendie en août dernier. On y a vu un spectacle de désolation, des défis titanesques et incertains à venir, mais aussi quelques notes d'espoir.

- Publié le 16-10-2026 à 18h11
- Mis à jour le 16-10-2026 à 19h11

Le sol recouvert de cendre noire crisse sous les bottines. Sous cette couche parsemée de souches calcinées, on voit parfois apparaître la couleur ocre du limon argileux. L'incendie qui a parcouru la réserve naturelle des Hautes Fagnes entre le 14 et le 19 août (date à laquelle il a été contenu) a véritablement décapé le sol jusqu'à sa couche primaire.
Dans ce décor de désolation des touradons de molinie montrent que le feu a consumé la tourbe sur 20, 30, 40 centimètres de profondeur tandis que des blocs rocheux qui étaient cachés par la bruyère et les myrtilliers apparaissent épars dans un décor déserté par toute vie… Même les trous d'eau où grouillent des algues vertes sont morts, le milieu aquatique ayant été totalement eutrophié par l'incendie.
Ce vendredi, en préambule à la présentation du programme de restauration (voir ci-contre), la visite de terrain dans la Fagne wallonne a permis de mesurer l'ampleur des dégâts. Cette zone emblématique de la Réserve naturelle des Hautes Fagnes, parce qu'elle abrite une des grandes tourbières hautes actives du plateau, a particulièrement souffert.
Même si le monitoring est toujours en cours et qu'il faudra probablement attendre le printemps 2027 pour avoir une analyse plus fine, Philippe Franckart dresse un premier bilan. Catastrophique évidemment, mais auquel il faut pouvoir apporter des nuances, dit l'attaché scientifique au Service Public de Wallonie (Demna) qui surveille et étudie l'écosystème des Hautes Fagnes depuis 42 ans.
"Ce sont les habitats de landes sèches sur sol non tourbeux ou les landes humides sur sols faiblement tourbeux qui ont le plus souffert", dit-il. Très sèche à cause de la canicule estivale, la totalité de la végétation y a complètement brûlé. Y compris les organes sous-terrain vitaux. "Il n'y a donc pas d'espoir de régénération naturelle et, plus grave encore, la banque de graines enfouie dans le sol a aussi été consumée." Il faudra donc être "inventif" et une piste envisagée est de semer des graines de plantes du camp militaire d'Elsenborn qui possède un milieu identique. Car on sait que cette végétation peut repartir sur une tourbe nue ou même un sol limoneux, dit Philippe Frankart.

Défis titanesques
Mais il sera difficile de le faire partout, d'autant plus qu'il faudra aller vite. Déjà, par semis éolien, des plantes comme l'épilobe ou de jeunes saules et bouleaux colonisent le milieu. La molinie, aussi risque de s'étendre Plante pyrophyte, son développement profite du sol brûlé. "On va donc avoir des milieux encore plus dégradés qu'avant…" Obligeant de repartir de zéro ou presque dans le travail de décapage pour remettre la tourbe sous eau. Un peu plus de 260 hectares avaient été restaurés de la sorte en 30 ans.
Et le travail sera encore compliqué par les ravines creusées par le feu et les anciens systèmes de drainage qu'il a fait réapparaître. Or, un des défis de la restauration sera de maintenir l'eau. "On sait déjà que certains milieux ne pourront jamais plus être comme avant, ils vont être colonisés par d'autres plantes ou des bouleaux probablement et on ne pourra pas l'empêcher partout, car le travail est énorme et les accès pas toujours faciles", dit Philippe Franckart.

Du côté du DNF, on envisage des solutions comme le pâturage pour freiner cette colonisation non désirée et des contacts ont déjà été pris avec des éleveurs. Mais la question des accès est là aussi un frein. L'étrépage de la couche superficielle du sol peut aussi être envisagée, mais la tâche est énorme et les carnets de commandes des entrepreneurs spécialisés sont déjà bien remplis, note un agent du DNF. "Et si on fait appel à des entrepreneurs qui ne maîtrisent pas la technique, cela impliquera de surveiller ces travaux de très près, ajoute-t-il. Or on connaît la situation problématique des effectifs au DNF…"
Quelques raisons d'espérer malgré tout
Malgré la catastrophe pour le biotope des Fagnes, les premiers résultats du monitoring des zones brûlées permettent d'avoir un peu d'espoir malgré tout.
Si les tourbières hautes actives ont été fortement impactées, la tourbe en dessous est généralement restée saturée en eau. "Peut-être des sphaignes pourront-elles y rebourgeonner et reconstituer de nouveaux tapis, dit Philippe Franckart. C'est quelque chose que nous verrons dans les prochaines années."
La vraie bonne nouvelle, elle concerne les zones de tourbières restaurées, donc remises sous eau par décapage et construction de digues. Là, le feu est passé de la même manière qu'ailleurs et y a brûlé la végétation. Par contre, les souches et les banques de graines ont été protégées par l'eau. Le milieu devrait donc se régénérer naturellement. C'est le cas aussi des tremblants tourbeux, ces plans d'eau couverts d'un tapis végétal qui, deux mois après le passage du feu, ont pour certains retrouvé quasiment leur état normal.
Au niveau de la faune, le tableau est divers : les grands ongulés et les oiseaux ont pu fuir l'incendie. Certains ongulés reviennent déjà manger la molinie qui se redéveloppent rapidement. Les oiseaux reviendront quand la ressource sera présente. Si les balises dont certains individus étaient équipés ont montré que des tétras lyre ont survécu (sans doute pas tous), ils se sont réfugiés dans d'autres zones, en lisière de forêt. Donc plus proches des prédateurs potentiels.
Les animaux qui ont payé le plus lourd tribut font partie de la micro-faune. En particulier les petits mammifères "dont on n'a plus vu un seul individu depuis l'incendie".
Reptiles et batraciens (lézards vivipares, grenouilles rousses) ont aussi beaucoup souffert. "Mais on a revu certains individus dans la zone très peu de temps après la fin de l'incendie", dit Philippe Franckart.

Le plan de restauration officiellement lancé
La ministre wallonne de la Nature, Anne-Catherine Dalcq, et des représentants du SPW se sont réunis ce vendredi après-midi à la Maison du Parc de Botrange pour lancer le plan de restauration. Des pouvoirs locaux, des scientifiques, des entreprises et des acteurs touristiques impliqués dans les travaux étaient également présents.
"On ne restaure pas un plateau de tourbière en quelques mois, mais nous nous mettons au travail dès aujourd'hui", a indiqué la ministre, en ouverture de la conférence, expliquant que restaurer comme on le fait depuis 70 ans "n'est pas une option" dans la mesure où il faut aussi composer avec le changement climatique. La restauration sera organisée "sur la base d'un modèle de gouvernance piloté par le SPW et qui fera intervenir différents groupes et associations", a de son côté expliqué Marc Herman, inspecteur général du département de l'Étude du milieu naturel et agricole du SPW. Le dispositif s'articulera autour d'un comité scientifique et d'un forum composé des parties prenantes.
La restauration sera divisée en six axes, qui se concentreront chacun sur un aspect précis du projet. Le premier portera sur le pilotage et la coordination opérationnels. Le deuxième, placé sous la responsabilité du comité scientifique, devra notamment synthétiser l'état des habitats, des espèces, des sols et des eaux avant et après l'incendie.
Les quatre autres groupes de travail porteront sur les travaux de restauration ; la prévention des incendies, la cartographie, la disposition des infrastructures et les barrages et accès ; l'eau, l'hydrologie et la résilience des milieux aquatiques ; ainsi que le développement économique, le tourisme et le patrimoine, avec entre autres la gestion des vestiges archéologiques découverts à la suite de l'incendie. Après état des lieux et diagnostic, la phase "effective de restauration" devrait débuter en août 2027 mais la sécurisation et la restauration des voies d'accès sont déjà en cours. Un budget de 20 millions a été débloqué en septembre avec notamment 3 millions par an pour la restauration directe des Fagnes et 1,5 million par an pour la prévention des incendies. "On verra peut-être des résultats d'ici 10 à 15 ans, dit Marc Herman. Mais l'idée est de travailler à une restauration sur une échelle de dizaines d'années."