Le fils de Jean Gabin dévoile l'homme derrière l'icône du cinéma français : "L'acteur, je m'en fiche un peu. Je voulais raconter papa… à la maison"
Cinquante ans après la mort de Jean Gabin, son fils Mathias Moncorgé évoque ses souvenirs d'enfance et dévoile le visage intime de la légende du cinéma français dans le livre "Gabin de A à Z", écrit avec Patrick Glâtre. "J'ai pu vivre une vie formidable avec lui, maman et mes deux sœurs, une vie de famille normale. Il était très présent car il aimait vraiment sa famille", dit-il.
- Publié le 22-10-2026 à 11h04
- Mis à jour le 22-10-2026 à 11h05

Il a hérité de sa voix grave, de ses intonations et de cette manière si particulière de poser les mots. Au bout du fil, Mathias Moncorgé fait revivre, malgré lui, le souvenir de son père, Jean Gabin. Cinquante ans après la disparition de l'acteur, son fils raconte l'homme qu'il a connu loin des caméras et des plateaux de cinéma.
Dans Gabin de A à Z, un ouvrage conçu comme un abécédaire avec l'auteur Patrick Glâtre, Mathias Moncorgé revient sur l'enfance passée aux côtés de cette figure incontournable du septième art. Derrière l'acteur mythique de Quai des Brumes et du Clan des Siciliens, il décrit un père présent, protecteur et profondément attaché à sa famille.
Avant d'être Gabin, l'icône du cinéma français, il était avant tout un Moncorgé
Celui qui, de son vrai nom Alexis Moncorgé, plaçait sa famille au-dessus de tout, aspirait à la tranquillité et avait trouvé à La Pichonnière, sa propriété normande, le refuge dont il avait toujours rêvé. Loin des projecteurs et des personnages qui ont marqué l'histoire du cinéma, se dessine le portrait d'un père attaché aux siens, qui distribuait des surnoms à ceux qu'il aimait et appelait tendrement son fils "gros père". Une autre façon de découvrir Jean Gabin, à travers le regard de celui qui l'a connu autrement que le public : son fils. Car avant d'être Gabin, l'icône du cinéma français, il était avant tout un Moncorgé. Rencontre.


Avant même d'en tourner la première page, le regard s'attarde sur la photographie qui orne la couverture de l'ouvrage. Un cliché qui n'a rien d'anodin et dont le choix ne doit rien au hasard. "C'est la dernière photo avec papa", confie Mathias Moncorgé au bout du fil. "Elle date de fin mai 1976. Jamais on aurait pensé que papa allait partir quelques mois plus tard, en novembre." Quelques mots simples, chargés d'une émotion particulière, qui donnent déjà à cette image toute la force d'un souvenir précieux. Comme si, avant même de raconter son histoire, le livre nous invitait à entrer dans l'intimité d'un père et de son fils.
Que voyez-vous à ce moment-là que le public ne peut pas voir ?
"Je rentrais de mon service militaire. J'étais parti six mois. Évidemment, les photographes ont immortalisé ce moment avec papa mais maman était là aussi à côté. Sur cette photo, papa est à la fois heureux de me voir rentrer et très fier que j'ai fait mon service militaire."
Dans ce livre, qui prend la forme d'un abécédaire, il était important pour vous de parler de l'homme derrière la légende du cinéma.
"Exactement. L'acteur, je le respecte, évidemment. Mais, je m'en fiche un peu. Je voulais raconter papa et comment ça se passait à la maison avec lui, maman et mes deux sœurs. J'ai pu vivre une vie formidable avec lui, maman et mes deux sœurs, une vie de famille normale. Il était très présent car il aimait vraiment sa famille."
Vous étiez très présent à ses côtés lors des dernières années de sa vie…
"Les six dernières années de sa vie, on a vécu très proche l'un de l'autre, oui. Je ne m'occupais pas du tout de son métier mais j'évoluais dans un domaine qui le passionnait : l'élevage, les chevaux, les bovins. De ça, il était heureux, même si ça lui a coûté beaucoup d'argent. Cette passion, il l'a transmise à tout le monde sauf à ma sœur Valérie qui n'a jamais été intéressée par ça. Ma sœur Florence a eu des chevaux, ma mère aussi. Encore aujourd'hui, j'ai ses couleurs au trot et au galop : bouton d'or, toque lilas."
Vous racontez qu'il était un papa très présent.
"On a eu la chance d'avoir un papa très présent. Il était l'acteur qu'il était et donc, il pouvait choisir ses dates de tournage. Il commençait généralement le 15 janvier. Il travaillait jusqu'à Pâques puis il prenait trois ou quatre semaines de congé pour rester avec nous. Ensuite, il travaillait jusqu'à la mi-juin. Du 15 juin au 15 septembre, c'étaient les vacances en famille. On a jamais connu papa tourner l'été. Chaque année, on allait en vacances à Sainte-Anne la Palud. Puis, il y a eu la Pichonnière et Deauville."
Il était également un papa très protecteur et anxieux.
"C'est vrai qu'à chaque Noël, on ne pouvait pas allumer le sapin car, à l'époque, ce sont des bougies qui l'illuminaient. Il avait peur que le sapin prenne feu. Ma dernière année d'école, ma gouvernante venait me chercher à l'école tous les midis pour aller au restaurant parce que papa avait peur des rapts et que les plats de la cantine ne soient pas frais. C'était un éternel inquiet."
Il vous répétait toujours de ne jamais utiliser le nom "Gabin". Pourquoi ?
"Il nous répétait toujours qu'on était des Moncorgé et qu'il fallait se présenter comme tels. Je pense que c'était pour qu'on soit tranquille, c'est tout. Pendant longtemps, on l'a été. Ça ne fait que depuis une petite quinzaine d'années qu'on associe ce nom à Jean Gabin. Avant, personne ne connaissait ce nom."
Un honneur va d'ailleurs lui être rendu en son vrai nom
"Les fusiliers marins vont donner le nom de "Moncorgé" à une flottille FMR (Forces Maritimes de Réserve). À la base, elle devait s'appeler Gabin mais j'ai demandé au Capitaine s'il était possible de changer de nom car c'est en tant que Moncorgé qu'il s'était engagé dans l'armée. Il a tout de suite accepté. Il m'a dit que ce nom allait passer dans la postérité. Gabin, on l'oubliera peut-être un jour mais Moncorgé, il restera. Ça m'a touché."
Qu'aurait-il pensé de cela ?
"Il aurait dit : "C'est trop !". Mais, bien sûr qu'il aurait été touché, honoré. Ça aurait été au fond de son cœur."
Vous dites qu'il était plus fier d'avoir combattu à la guerre plutôt que de sa carrière au cinéma.
"Oui, clairement. Mais, il n'en parlait pas vraiment à la maison. Pour lui, il avait fait ce qu'il avait à faire et il ne fallait plus en parler. Par pudeur à mon avis. C'était très dur pour lui de revenir sur ces moments-là. C'était dur pour lui. Mais, il en était fier. Tout homme aurait été fier de ça."

Vous évoquez les différentes relations d'amour de votre papa dans le livre : de Michèle Morgan à votre maman, Dominique Fournier en passant par Marlène Dietrich ou encore Gaby Basset.
"Avec maman, ça a été le véritable coup de foudre. C'est la seule femme qui a voulu avoir des enfants avec lui. Les autres ont refusé. Avec l'âge, j'ai réussi à parler des autres femmes. Je comprenais davantage qu'il avait pu avoir d'autres relations. Ma mère me disait : "T'inquiète Mamine (le surnom qu'elle donnait à son fils, NdlR.), il a eu sa vie avant." D'ailleurs, ma maman et Michèle Morgan sont restées très amies. Je l'aimais beaucoup. Elle était très gentille et elle avait une classe folle."
À quel moment avez-vous compris que votre papa était une immense star ?
"C'est après son décès qu'on s'est rendu compte mes sœurs et moi de ce que représentait Jean Gabin en France et ailleurs. On savait qu'il était acteur mais on ne savait pas la notoriété qu'il avait. Nous, on a eu la chance de s'appeler Moncorgé et pas Gabin à l'école. Ça nous protégeait un peu. Je n'en reviens pas que 50 ans après sa mort, on parle encore de lui. Plein d'honneurs lui sont rendus. À la télé, ils citaient deux personnes qui représentaient la France et ses valeurs, c'était Charles de Gaulle et papa… C'est fou."
Vous racontez cette anecdote où il semblait agacé de voir des fans se jeter sur sa voiture.
"C'est quand on sortait du port du Toulon. Il venait de me retrouver après mon service militaire. Ça m'avait impressionné parce que tous les fans, dont beaucoup de femmes, étaient là à l'attendre et s'accrochaient à notre voiture. Tout ça, c'était beaucoup pour lui. Il était père de famille puis il avait un certain âge. Maman lui disait toujours : "Jean, c'est ton public". Et lui répondait : "Oui, mais moi je ne vais pas les emmerder." C'était trop lourd pour lui. Il n'aimait pas tout ça. Il était très timide aussi papa. Mais, je pense que finalement, il a quand même fait signe à travers la fenêtre parce qu'il était particulièrement heureux ce jour-là."

Vous dites qu'il était rancunier et ne pardonnait pas les trahisons.
"Il donnait tout pour les gens qu'il aimait. Mais, il attendait d'eux qu'ils soient entiers comme lui. Certains, comme Michel Audiard, par exemple, n'ont pas respecté certains contrats. Il a pris ça comme une trahison. Après, ils se sont reparlé mais, ce n'était plus pareil."
Comment était-il lorsqu'il préparait ses rôles ?
"En fait, on le voyait peu préparer ses rôles. Je me souviens de lui lire ses scénarios le matin dans son bureau en pyjama et robe de chambre, juste avant qu'on parte à l'école. Il avait une mémoire terrible, il ne lui fallait qu'un coup d'œil pour tout mémoriser. Puis, juste avant de tourner la scène, il regardait vite fait."
Lors du tournage du film Le Chat – dans lequel il jouait aux côtés de Simone Signoret -, son attitude avait changé à la maison…
"C'est exact. C'est la seule fois où je me suis rendu compte qu'il travaillait son rôle. Son attitude était différente à la maison. On ne comprenait pas trop. Il était dans le personnage et il ne voulait pas en sortir pendant un mois et demi. Je vous avoue que l'ambiance était lourde à la maison. Mais, dès le lendemain du tournage, il redevenait lui-même."
Avec le temps, il était de plus en plus exigeant en ce qui concerne ses scénarios.
"Oui. Comme il l'avait dit dans une interview, pour qu'il accepte de jouer dans un film, il faut premièrement une bonne histoire, deuxièmement une bonne histoire et troisièmement une bonne histoire…"
"Il a refusé plusieurs films"
Il est passé à côté du rôle de Vito Corleone dans Le Parrain de Francis Ford Coppola. A-t-il eu des regrets après avoir vu le succès du film ?
"Des regrets, non. Il avait dit que s'ils voulaient qu'il soit leur parrain, il fallait qu'ils viennent tourner en France. Mais, ce n'était pas possible, évidemment. Il a refusé plusieurs films comme Le salaire de la peur d'Henri-Georges Clouzot. On lui avait proposé le rôle de M. Jo finalement interprété par Charles Vanel. Dans le film, il devait jouer une ordure et ce n'était pas du tout sa mentalité. Il a également refusé Les portes de la nuit de Marcel Carné parce qu'il voulait que Marlène Dietrich joue dans le film. Pour ça, je pense qu'il a eu des regrets. Il a dit qu'il avait une connerie de ne pas accepter le rôle, notamment quand il a entendu "Les Feuilles mortes" chantées par Yves Montand."
Vous évoquez sa rencontre avec Johnny Hallyday…
"C'était succinct mais marrant. Pour papa, Johnny représentait l'idole de la jeunesse. Ce n'était pas sa musique à lui mais il le regardait à la télévision. En fait, il adorait la télévision tout court, en particulier les émissions de Gilbert Carpentier. C'était sacré tous les samedis soir. Ça lui permettait de voir tout ce qui se passe, tout en restant chez lui."
Aujourd'hui, quelles sont les expressions qui vous restent encore de votre papa ?
"Il y en a sûrement plein. Je ne m'en rends pas compte. Mais, je dis toujours "galure" pour dire chapeau, par exemple."
"L'un de mes enfants a voulu devenir comédien sans même savoir qui était son grand-père"
Vous avez trois enfants dont un fils comédien.
"Ce qui est fou, c'est qu'il a voulu devenir comédien sans même savoir qui était son grand-père. À 7 ans, il voulait déjà faire une pièce de théâtre à l'école. Après avoir fait une licence en sciences politiques, il est parti étudier la comédie à Paris. Et, il a un véritable talent pour la scène. Il a une grande admiration pour son grand-père mais il a aussi envie d'être connu pour son talent à lui, il a envie d'être connu en tant qu'Alexis Moncorgé et pas "le petit-fils de…"."

Vous retrouvez-vous aujourd'hui dans le père qu'était votre papa avec vous ?
"Comme lui, je suis anxieux. J'ai toujours peur qu'il arrive quelque chose à mes enfants et petits-enfants. Ce matin encore, mon petit-fils grimpait dans les arbres et ça me faisait peur ! Heureusement, à Noël, il n'y a plus de bougies sur le sapin maintenant, tout est électrique !" (rires)
Y a-t-il déjà eu une envie de faire de sa vie un film ou une fiction télé ?
"Un film ? Non… Je pense que les gens qui ont envie de voir papa le retrouveront davantage dans des documentaires, des interviews ou des articles. Dans les archives… Je préfère qu'on le laisse tranquille de ce côté-là. Puis, il faudrait trouver le bon interprète. Et ça, ce serait compliqué."
Quels liens avaient-ils avec la Belgique ?
"Je ne sais pas trop. Passer les frontières pour lui, c'était quelque chose ! Il a refusé d'aller tourner en Russie ou en Allemagne. Il a juste accepté d'aller en Italie pour tourner Le Clan des Siciliens. Pour lui, passer la Loire, c'était l'aventure ! (rires) Mais, je sais qu'il avait une grande admiration pour Jacques Brel car, comme Georges Brassens et Léo Ferré, il écrivait lui-même ses chansons. Et ça, c'était important pour lui."

Il y a eu aussi ce rejet des paysans qui l'a fort peiné. Ce qu'on appelle depuis l'affaire de la Pichonnière (les agriculteurs normands lui reprochent de s'approprier les terres au détriment des jeunes exploitants, NdlR.)
"C'est affreux ce qu'ils ont fait. Pour eux, mon père était Jean Gabin, pas un homme qui était passionné par l'agriculture. Ils lui ont gâché son bonheur. Alors qu'ils auraient pu justement le prendre en porte-drapeau. Ces gens étaient jaloux. C'est une blessure qui ne s'est jamais refermée. Il en a beaucoup pleuré. C'est d'ailleurs la seule fois où j'ai vu mon père pleurer… Je n'oublierai jamais."
