50 nuances de grève chez les profs : "Notre mobilisation va s'inscrire dans la durée"
Pour la deuxième fois en l'espace de quinze jours, les écoles risquent de fonctionner au ralenti ces mardi et mercredi, jours de grève dans les services publics pour le premier et de grève générale pour le second. Toutefois, les écoles ne seront pas forcément désertes pour autant. Car pour exprimer leurs inquiétudes et leur colère, de plus en plus de profs redoublent d'imagination. Petit florilège.
- Publié le 25-11-2025 à 10h15
- Mis à jour le 25-11-2025 à 10h42

Depuis plusieurs semaines, le secteur de l'enseignement est en véritable ébullition. Pensions, statut, conditions de travail… : les acteurs de l'école, profs en tête, fulminent suite aux décisions récentes et nouvelles annonces formulées par les différents gouvernements du pays. Face à des mesures qu'ils jugent souvent austéritaires, parfois idéologiques, les mouvements de contestation ont ainsi fleuri aux quatre coins de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Tant aux abords des écoles que dans l'enceinte de celles-ci, ces actions se sont fortement diversifiées au cours des derniers jours. "On a dans nos actions le souci de ne pas pénaliser la scolarité de nos élèves, mais on doit aussi pouvoir alerter sur les mesures qui vont toucher les conditions de travail des enseignants et les parcours d'apprentissage des élèves", explique Adrien Rosman, secrétaire communautaire du SETCa-SEL.
Si les piquets de grève "à l'ancienne" conservent leur place dans l'arsenal des syndicats et de leurs affiliés, sur le terrain, de nombreux profs ont ainsi redoublé d'imagination afin de proposer des actions originales, parfois même surprenantes. Et ce, bien au-delà des murs de leurs écoles.
Le "bal des horreurs"
Dès le 31 octobre dernier, journée de la fête d'Halloween, des centaines de profs s'étaient mobilisés dans le centre de Liège, durant les congés scolaires donc, pour célébrer le "bal des horreurs" : face à ce qu'ils ont qualifié de "cauchemar social", les enseignants avaient tenu à "rassembler les citoyens" afin de leur expliquer que "faire des économies sur l'enseignement, c'est faire des économies sur notre futur". Le ton était donné…

Depuis plusieurs comités d'enseignants ont multiplié ces derniers jours les actions visant à informer les citoyens : par des tracts distribués aux feux rouges, sur des ronds-points ou devant les écoles. Certains ont également interpellé directement leurs élus, ciblant leurs actions à l'encontre des représentants des deux partis de la majorité francophone, le MR et Les Engagés.
"Tout est chaos"
Ainsi, à Mons, une délégation de la CSC rejointe par des mouvements étudiants ont par exemple organisé en soirée une haie de déshonneur à l'entrée d'un meeting organisé par les réformateurs, tournant le dos au président du parti ainsi qu'à la ministre de l'Enseignement lors de leurs arrivées respectives. "Enseignants, étudiants, vos réformes on leur dit non", ont-ils par ailleurs scandé. Dans le même temps, à Wavre, des profs venus de Gosselies et Louvain-la-Neuve ont poussé la chansonnette à l'entrée d'une réunion des Engagés, sur un air bien connu de Mylène Farmer : "Tout est chaos. Enseigner. Tous nos idéaux de profs. Abimés. On cherche un parti pour nous aider. On est une génération désenchantée, des Engagés."
En journée aussi, tant la semaine que les week-ends, de nombreuses actions de sensibilisation se sont multipliées, à l'occasion tantôt d'un marché hebdomadaire local, tantôt d'un temps de midi ou encore d'un arrêt de travail.
Les profs en deuil
À Liège, deux mille enseignants ont enterré symboliquement les mesures du gouvernement. À Gembloux, ils ont marché dans la rue pour porter "le deuil d'un enseignement de qualité" : "C'est un choix politique de s'attaquer aux enseignants et, à travers eux, à nos élèves", avait notamment fustigé l'un des profs présents.

Une marche funèbre, c'est aussi ce que l'on a pu observer à Namur, où de nombreux enseignants grévistes avaient organisé un cortège "pour soutenir nos nombreux et jeunes collègues qui risquent de perdre leur emploi".
De la solidarité
De la solidarité, il en a d'ailleurs été question aux quatre coins de la Fédération ces derniers jours. De Bastogne à Mouscron en passant par Visé, des dizaines, parfois même des centaines de professeurs ont organisé de vastes chaînes humaines dans les rues. "On enseigne, on se bat et on ne lâche pas", ont par exemple scandé un millier de professeurs liégeois. "Ce que l'on fait est totalement hors politique. Pas de couleur ni vareuse syndicale. On sera en noir, car l'heure est sombre", a de son côté assuré une directrice d'école de Beauvechin.

Des cibles
Dans les écoles aussi, le noir est devenu de rigueur. Comme à Heusy, où des enseignants ont décidé de porter le noir toute la journée, non sans avoir affiché des photos de certains collègues sur un tableau géant à l'entrée du bâtiment accueillant la réunion de parents. "Sur ce mur, nous avons mis les photos des 26 enseignants qui risquent de perdre leur emploi suite aux nouvelles mesures concernant le secondaire supérieur", expliquait une enseignante. À Ferrières aussi : une allée menant à l'école principale située sur le territoire de la commune s'est retrouvée jonchée de panneaux arborant une cible posée sur la tête de plusieurs membres de l'équipe pédagogique.

Visibiliser le travail invisible
Il faut dire que parmi les mesures annoncées, la hausse de 2 périodes de la charge horaire des seuls enseignants du degré supérieur dans le secondaire continue de faire grincer des dents.
Outre la lettre ouverte envoyée par une enseignante de Huy à la ministre et cosignée par plus de 5 000 collègues, d'autres actions visant à visibiliser le temps de travail "hors classe" se sont, là encore, multipliées.
À Herve ou à Liège, pour ne citer que ces deux villes, les enseignants ont installé des tables à même le trottoir afin de corriger leurs copies d'évaluation des élèves. "Le travail des profs ne s'arrête pas à la porte de la classe", ont ainsi dénoncé les enseignants vêtus d'une grosse veste pour affronter le froid.

À Charleroi, les profs d'un institut ont décidé, eux, de rester dans l'enceinte de l'école pour effectuer ce travail "hors classe" : de quoi rendre vivante cette école jusque tard dans la soirée, toutes lumières allumées. "Parce qu'on ne fait pas rien, a expliqué une enseignante participante. C'est méprisant de penser cela alors qu'on tape des 50-60 heures semaine, entre les corrections, préparations, encodage des journaux de classes, préparation des sorties, etc".
Jusque dans les classes
L'enceinte de certaines écoles a d'ailleurs vu naître d'autres formes de contestation, tout aussi originales. Comme à Wolué-Saint-Pierre et Louvain-la-Neuve, où des enseignants ont refusé de remettre les bulletins à leurs élèves. En réalité, la remise de ces bulletins était juste postposée de quelques jours. Mais cette action n'a pas manqué de faire réagir certains parents.
Des réactions, il y en a eu aussi chez les élèves, comme à Tournai, où les enseignants d'une école ont pratiqué une forme bien particulière d'échangisme, une enseignante de français donnant le cours de sciences et vice-versa : "Un professeur sur quatre enseigne une matière dans laquelle il n'est pas formé. En pratique, ça ne donne rien de bon. Le système éducatif se dégrade. On doit défendre notre métier et la qualité de nos apprentissages", ont ainsi expliqué les membres de l'équipe éducative.
Mobilisation longue
On le constate donc : la mobilisation des enseignants s'est parée de nombreuses nuances au cours des dernières semaines, souvent dans un but de sensibiliser et d'informer au-delà du fait de dénoncer.
"Les parents sont plus réceptifs, car nous sommes plus responsables. Et ils sont conscients que les mesures vont impacter leurs enfants", estime ainsi Adrien Rosman, secrétaire général du SETCa-SEL. Lequel constate : "On n'est pas à la hauteur des enjeux. Le gouvernement et la ministre se sont enfermés dans une logique qui n'ouvre pas la porte au dialogue". Et avertit : "Notre mobilisation va s'inscrire dans la durée. Nous prévoyons déjà des actions durant tout le mois de décembre. En l'absence de réponse satisfaisante, des actions continueront dès janvier". Et si le gouvernement ouvre la porte au dialogue ? "Si la volonté est de venir sincèrement vers les acteurs, on réfléchira…"