"D'une fillette de 2 ans à une maman de 3 enfants, il n'y a pas d'âge pour subir l'excision": le GAMS manifeste à Bruxelles contre les mutilations génitales
Bountou Kouyaté a subi l'excision à ses 9 ans. Plus tard, elle a perdu une de ses jumelles qui avait aussi subi la pratique. Atterrée, cette Guinéenne de Bruxelles observe en 2026 la recrudescence des discours soutenant l'excision sur les réseaux sociaux. Elle manifeste avec le GAMS, Groupe pour l'Abolition des Mutilations sexuelles Féminines, ce samedi 10 octobre 2026 à Bruxelles.

- Publié le 09-10-2026 à 10h03

Une campagne virale de promotion de l'excision (*) a émergé cet été 2026 sur les réseaux sociaux. Des images de petites filles en tenues de cérémonie ont circulé, où des femmes plus âgées chantent et célèbrent leur nouveau statut de pureté. Des personnalités maliennes ont aussi pris la parole publiquement en faveur de la "tradition". Face à cette recrudescence de la promotion des MGF dans certaines communautés, le GAMS Belgique (Groupe pour l'Abolition des Mutilations sexuelles Féminines) manifeste ce samedi 10 octobre à Bruxelles, veille de la Journée internationale des Droits des Filles.
Bountou Kouyaté, vous êtes travailleuse interculturelle au GAMS. D'où viennent ces publications en faveur de l'excision qui ont circulé sur les réseaux sociaux cet été ?
On a observé beaucoup de mouvement de soutien cet été. Tout est parti d'un projet de loi contre cette pratique au Mali. Beaucoup de Maliens et de membres de la diaspora malienne sont alors "sortis" pour soutenir la tradition : "il faut continuer !" Puis une manifestation a eu lieu à Paris le 22 août pour s'y opposer. Mais le soutien ne s'atténue pas.

Quelle est l'ampleur de ce soutien à l'excision ?
Sur les réseaux, une minorité s'affiche pour la continuité. Ici en Europe, beaucoup estiment qu'il faut arrêter. Mais certains continuent à promouvoir la pratique. Des lois qui interdisent l'excision existent, mais beaucoup l'ignorent. Moi, en tant que Guinéenne, il a fallu que j'arrive en Belgique pour apprendre qu'une loi condamne la pratique en Guinée Conakry. Je me suis rendu compte que les garants de cette loi sont ceux qui promeuvent le contraire. Les images de petites filles dans leur accoutrement "de cérémonie" prouvent qu'on ne se cache plus.
Vous lancez donc un appel ?
Nous invitons toutes les personnes décidées à arrêter cette pratique à le manifester. À dire "non non non". À témoigner. Moi-même j'ai vécu l'excision. J'ai connu son impact sur ma santé. On colle énormément d'images négatives aux femmes qui n'ont pas vécu les MGF ("mutilations génitales féminines"*). Il faut dire le contraire : les impacts négatifs arrivent à celles qui subissent l'excision.
Dans notre éducation, on nous dit que la souffrance est normale, que tu recevras un statut de femme pure, que le résultat sera positif. C'est le contraire!
Les défenseurs de l'excision prétendent qu'elle permet aux femmes d'aller bien. Qu'elle les protège, qu'elle protège leur avenir.
Dans notre éducation, on nous dit que la souffrance est normale, que tu recevras un statut de femme pure, que le résultat sera positif. C'est le contraire ! L'excision permet "d'être bien dans son couple" ? C'est le contraire ! Beaucoup de femmes qui ont subi l'excision vivent des problèmes de sexualité. L'excision, c'est une façon d'avoir le contrôle sur le corps et la sexualité des femmes. Elle empêche l'orgasme. La majeure partie de celles qui la subissent ont des problèmes de santé physiques, sexuels et psychologiques. Trop de femmes ne font pas ce lien entre leurs problèmes de santé et l'excision.
Le lien n'est pas toujours évident ?
La grande majorité n'arrive pas à faire le lien entre la pratique et ses conséquences, non. Et toutes ne le vivent pas au même degré. Il ne faut pas stigmatiser, mais mettre les mots à leur place.
J'avais 9 ans le jour de mon excision. La plus jeune du groupe avait 2 ans. C'est une pratique douloureuse, traumatisante. Quand on m'a relâchée, j'ai divagué: je suis tombée dans une marmite d'huile.
Vous, comment avez-vous fait ce lien ?
Le jour même où j'ai été excisée, j'ai eu un accident. J'avais 9 ans et ce jour-là, la plus jeune du groupe avait 2 ans. C'est une pratique douloureuse, traumatisante. Quand on m'a relâchée, j'ai divagué : je suis tombée dans une marmite d'huile. J'ai des cicatrices partout sur mon corps et toute mon enfance et adolescence, j'en ai été stigmatisée.
La pratique s'est-elle poursuivie pour vos enfants ?
Mariée, j'ai eu des jumelles. Un été, ma famille a décidé de les exciser. Le jour J, j'ai tenté d'empêcher la pratique. J'ai dit non. Mais malheureusement ça ne les a pas épargnées. Je les ai envoyées chez ma maman mais on les y a retrouvées. Une semaine après l'excision, l'une de mes filles en est décédée. Je me suis plainte, c'est une audace, mais on m'a répondu que c'était "une question de famille". Ça a impacté ma relation avec ma belle-famille et mon mari. J'ai eu une autre fille : j'ai fui en Belgique.
Une semaine après l'excision, l'une de mes filles en est décédée. Je me suis plainte, c'est une audace, mais on m'a répondu que c'était "une question de famille".
La Belgique dispose-t-elle d'une procédure permettant d'accueillir les potentielles victimes de MGF ?
Oui. J'avais des amis en Belgique et on a engagé une demande de protection. En 2022, nous avons été reconnues comme réfugiées, après deux ans et demi de procédure et d'attente.
Le GAMS vous a aidées ?
C'est durant cette procédure que j'ai rencontré le GAMS oui. Il réunit des femmes qui veulent protéger leurs enfants contre cette pratique qu'elles ont subies. J'y ai reçu un accompagnement psychologique qui m'a beaucoup aidée. Nous, en Guinée, on ne sait pas que l'excision est considérée comme une violence de genre. Je me suis rendu compte que ce n'est pas normal. Qu'une loi existe chez moi sans personne qui essaye de la faire respecter. Moi-même je travaillais à l'hôpital : c'est le corps médical lui-même qui entretient la pratique. C'est une sage-femme qui m'a fait subir l'excision. Idem pour mes filles.

L'excision est interdite en Belgique. Mais elle se pratique régulièrement sur les filles des communautés africaines lors de séjours au pays durant les vacances…
Le risque est moindre dans les familles réfugiées car ça finit par se savoir. Mais les filles qui arrivent en Belgique par regroupement familial sont davantage exposées à ce risque.
Y a-t-il des cas sur le territoire belge ?
Nous n'avons pas connaissance de cas récents. Mais il y en a en France et au Royaume-Uni. Nous savons cependant grâce à des consultations médicales que des filles qui habitent en Belgique subissent l'excision lors de séjours au pays.
Tant que ça se sait que tu n'a pas vécu l'excision, on fera tout pour que tu sois ramenée dans la norme sociale.
Comment prévenir ces excisions lors des voyages ?
Les filles des communautés concernées sont dites "à risque". Les professionnels qui les entourent doivent être outillés. Ça concerne l'ONE, les institutrices, les proches lors du séjour au pays. Et il n'y a pas d'âge ! Cet été, une maman de trois enfants a été excisée ! Tant que ça se sait que tu ne l'as pas vécue, on fera tout pour que tu sois ramenée dans la norme sociale.
Ce sont des femmes qui pratiquent l'excision. Mais l'empêcher n'est-il pas aussi une responsabilité masculine ?
La main des hommes est derrière l'excision. Nous, on reçoit des hommes au GAMS, qui accompagnent leurs femmes, leurs filles, veulent les protéger. C'est souvent à ce moment-là qu'ils font le lien avec les problèmes sexuels. Ils peuvent dire qu'ils ne souhaitent pas que d'autres hommes vivent ces problèmes de couple. Et peuvent donc transmettre le message.

Vous-même, comment avez-vous décidé de vous engager ?
Qui mieux que nous qui l'avons subie pour lutter ? Ça fait 3 ou 4 ans que je suis dynamique. C'est devenu quotidien. J'en parle autour de moi, quand je fais mes courses dans les magasins fréquentés par la communauté guinéenne : quand ça vient de nous, ça peut changer les choses. Il faut que tout le monde puisse avoir ces infos. Et savoir que c'est une pratique condamnable.
Mutilations génitales : 12.000 filles mineures à risque en Belgique
230 millions de filles et de femmes ont subi une mutilation génitale (MGF*) dans le monde d'après les estimations chiffrées de l'UNICEF (2024), relayées par le GAMS Belgique. De plus, 4 millions de filles sont "à risque" chaque année.
Chez nous, l'association estime que "23.000 femmes excisées vivent en Belgique et que plus de 12.000 filles mineures nées de femmes qui ont subi l'excision sont à risque de subir une mutilation génitale féminine si aucun travail de prévention n'est fait".
Les statistiques objectivant le phénomène des MGF se basent sur le taux de prévalence. Soit le pourcentage des femmes de 15 à 49 ans qui ont subi la pratique sans considération de temps. 4 études de prévalence ont été menées en Belgique depuis 2010.
Les derniers chiffres belges remontent au 31 décembre 2020. C'est Fabienne Richard, Directrice du GAMS, qui a coordonné la dernière recherche de prévalence en date avec la démographe Dominique Dubourg, de l'AVIQ.
10.000 à Bruxelles, 8.000 en Wallonie

"Nous remarquons qu'au fil des années, la Flandre est la région la plus affectée par la problématique", note le GAMS. "En effet, plus de 16.500 filles et femmes excisées ou à risque vivent en Région flamande contre près de 10.000 en Région Bruxelles-Capitale et près de 8.000 en Région wallonne". Les statistiques flamandes s'expliquent surtout par une population plus élevée.
L'augmentation des chiffres en Belgique est expliquée par l'arrivée de familles issues de pays concernés par les mutilation génitales féminines, via demande de protection internationale ou regroupement familial.
"L'augmentation des chiffres dans toutes les régions de Belgique entre chaque étude de prévalence est expliquée par l'arrivée de familles issues de pays concernés par les MGF via la demande de protection internationale (guerre, persécutions politiques) ou le regroupement familial", commente Fabienne Richard. "Parmi ces familles, il y a des filles et femmes qui ont déjà subi une mutilation génitale féminine. Ce ne sont donc pas des MGF faites sur le sol belge, mais des personnes qui l'ont subie avant d'arriver en Belgique. Certaines viennent justement en Belgique pour protéger leur fille de l'excision car la prévalence dans leur pays d'origine est trop élevée", assure encore la directrice du GAMS. "Le nombre de filles à risque augmente également chaque année : il correspond aux filles nées en Belgique d'une maman qui a subi l'excision et qui risquent de la subir à leur tour si aucun travail de prévention n'est fait".
Des chiffres anciens
Fabienne Richard déplore ainsi que les derniers chiffres "sont assez anciens". Elle assure : "Nous avons demandé à l'IEFH et au SPF Santé publique de financer une nouvelle étude de prévalence. Il est bon de le faire tous les 4 ans. Nous espérons que ça s'inscrira dans le prochain Plan d'Action National Violences, en cours de finalisation au niveau interfédéral".
Depuis 2021, le GAMS a suivi 1061 filles pour les protéger de l'excision, 2236 filles et femmes ayant subi une excision, accompagné 252 hommes et formé 11.062 professionnels du secteur de l'asile, de la santé et du social.

Dans le monde, le GAMS indique que "la moitié de la population concernée" par les MGF, "soit 100 millions de femmes, est répartie dans trois pays : l'Égypte, l'Éthiopie et l'Indonésie". 28 pays africains "au moins" sont concernés. Et la pratique "se retrouve aussi en Asie (Indonésie, Malaisie…), dans la péninsule arabique (Yemen, Oman…), au Moyen-Orient (Irak, Iran…) et en Amérique Latine (Colombie, Pérou)".
(*) L'excision est le terme générique employé pour désigner les mutilations génitales féminines (MGF). Suivant l'OMS, le GAMS les définit comme des "interventions qui altèrent ou lèsent intentionnellement les organes génitaux externes de la femme pour des raisons non médicales".

Ces MGF sont de quatre types. Type 1 : la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du gland clitoridien et/ou du capuchon clitoridien). Type 2 : l'excision au sens propre (ablation partielle ou totale du gland clitoridien et des lèvres internes, avec ou sans excision des lèvres externes). Type 3 : infibulation (Rétrécissement de l'orifice vaginal par recouvrement, réalisé en sectionnant et en repositionnant les lèvres internes ou externes, parfois par suture, avec ou sans ablation du capuchon et du gland clitoridien. Type 4 : toutes les autres interventions néfastes au niveau des organes génitaux féminins à des fins non médicales, par exemple, piquer, percer, inciser, racler et cautériser les organes génitaux.